Une vue de l'esprit



Les Dieux de l'Optique ont jeté un voile sur les pupilles de ma mère il y a quelques années. Et pourtant, elle voit les choses plus que quiconque. Ressent la matière, l'émanation d'une couleur, la vibration d'un sourire. L'ivresse de la joie et les tréfonds obscurs du désespoir.

Nous pensons que les sens dont la nature nous a dotés élargissent notre perception des choses. Ne l'assombriraient-ils pas plutôt? 


Pour beaucoup d’entre nous, devenir aveugle, c’est la fin du monde. Dans un monde où l’on jauge la personnalité par le bout de tissu porté, où la communication ne peut se faire qu’avec un kit oreillette greffé au cerveau et les doigts scellés à l’ordinateur portable, c’est proprement impensable. Inimaginable. Un cauchemar éveillé. 

Et pourtant...

Fermez les yeux. Imaginez que vous vous trouvez dans une vaste forêt. Imaginez le vent qui vous effleure, le soleil qui vous réchauffe, le gazouillis d’un oiseau, le soupir d’un ruisseau au loin. Les sensations qui vous envahissent à ce moment-là.

A travers le rideau de vos paupières closes a éclos un monde de couleurs et de vie.

Parce qu’elle savait qu’il lui restait encore un sursis, ma mère a pris le temps, dans un monde ADSL où l’image n’a plus le temps de se fixer dans les rétines, de regarder ce qu’elle voyait.

Les choses nous semblent acquises et en un instant, elles s’évaporent. La plupart de nous vivent les yeux fermés...

...N’est pas aveugle celui qu’on croit.

Vous dites qu’elle a perdu la vue ; n’en a-t-elle pas reçu quelque-chose d’infiniment plus grand? Vous voyez la matière, elle voit derrière. Le monde est composé de
milliards de paraîtres humains. Rares sont ceux qui en retrouvent l’être. Imparfait devient plus-que parfait si on conjugue comme il se doit le verbe regarder.


Tout ça n’est qu’une vue de l’esprit : élargissez votre vision des choses et vous saurez.

Annajo Janisz
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