Noyée à sec



L’eau.


La sphère inerte Terre baignerait dans l’univers, bille de pierre et de cendres sans ses veines bleues. Au creux de ses courbes reculées, des humains se racornissent, se dessèchent comme des fétus de paille enfournés par le soleil. La soif brûle leurs rétines, racle leur trachée. Ailleurs, les hanches coulées dans un canapé en cuir rouge, des brindilles à la page sirotent leur flûte de bulles d’or. Une cascade de miel ondule sur leurs épaules, rincée à l’eau minérale - parce qu’elles le valent bien.

Yangon: aéroport d’amarre des curieux visitant le Myanmar. Il est 13 heures lorsque nous franchissons à trois le seuil de mon appartement. De l’ « U.K », de passage en ville, Caroline et Ian vont dormir chez moi : la phobie de l’avion rapproche. Aussitôt posés, ils s’éjectent des lieux plus brusquement que des mannequins de crash-test. Je ne les revois que le soir, à 21h, lorsque mon nom, porté par la voix enrouée de Ian, s’enroule aux grilles de mon balcon.

Lessivée par ma recherche de laverie. J’ai couru, tout l’après-midi, d’hôtel en « Dry & Clean ». 600 Kyats/pièce. 50 centimes d’euros. Avec mes 50 « pièces », le propre a un relent de luxe. Tous mes vêtements ont moisi dans mon appart : un mois et demi en Thaïlande, à remettre ventre et gorge sur pied ; récupérer de l’opération – découpage d’infection cutanée au-dessus de l’œil droit. La crasse de Yangon, pour une oie blanche Occidentalisation Contrôlée gavée d’antibactériens dès la naissance, ça pardonne pas.
Je me suis faite au système « pompe à eau ». Les locaux n’ont pas l’eau courante. Avec mes voisins du dessus, je partage une pompe électrique qui suce l’eau en glouglous-trémolos jusqu’à mon réservoir perso. Une lampe rouge à interrupteur dans la cuisine indique que la pompe est actionnée. Si les voisins l’utilisent, je dois attendre que la lumière s’éteigne afin de relever le « ON » à mon tour – en ouvrant de concert la vanne de mes toilettes. La machine est souvent grippée. Win, l’homme à tout faire de ma boss, connaît l’appart de fond en pompe. Si l’eau ne vient pas, tu descends et tu vas à la réserve dehors – tu ouvres le tuyau et remplis jusqu’à ras-bord. Win m’explique tout ça en Birman. Avec les gestes : je comprends. Cette fois-ci, ce n’est pas seulement la pompe qui me fait faux bond : les 2/3 de l’appartement sont plongés dans la pénombre. Caroline et Ian ont filé sans demander leur reste.
Plus de téléphone ; fixe et portable résiliés. Ah mais pourquoi t’as pas payé avant de partir en Thaïlande ?, s’étonne ma fraîche collègue de travail Tamil. Ah mais pourquoi personne ne m’a rien dit avant que je parte ? Et comment ? Quand ? A qui ?
Payer. L’impression de puer le fric. C’est toujours comme ça partout ; chaque fois que je veux acheter quelque-chose.

Le lendemain, ma voisine d’en face appelle le propriétaire. L’électricité est revenue. Reste la question qui commence à me pomper l’air à défaut de l’eau. Il faut que je paie. Encore. Un jour et demi ici et on trait sans répit les pis au régime de la vache à lait sur-écrémé.
OK pour payer. On me tient pas les bourses, j’obtempère pour ouvrir la mienne. Ai-je vraiment le choix.

Win change la pompe. Envolés, mes derniers deniers. En Thaïlande, pomponnée, je l’étais à outrance : SPA, maquillage, masques-soins capillaires, massages Thaïs, du visage, fringues… Overdose de féminité. Besoin vital, viral, d’éliminer toute tâche de crasse accumulée à Yangon. Comment aurais-je pu savoir qu’elle allait à ce point durcir mes traits, délaver mon regard, blanchir mes cheveux, faire disparaître tout éclat dans le reflet du miroir de l’aéroport de Bangkok, où j’avais atterri pour me soigner il y a un mois et des poussières ? Il fallait de toute façon que je retourne en Thaïlande pour mon « visa run ». Sortir du pays, passer par l’Ambassade du Myanmar, montrer de nouveau les dizaines de papiers aux lettres rondes pour prolonger de 70 jours mon « business séjour » birman. Autant aller en Thaïlande, où, après un passage-éclair à Bangkok, je suis montée deux jours à Chiang Mai, puis Chiang Khong, dans le Nord, retrouver mes amis du Baanrimtaling Ghesthouse. Restée là-bas un mois. J’ai pété une durite avec la maille ; j’ai plus un rond.

Ce jour-là, je recevais un couple de Polonais du site web « Couchsurfing », qui assista, éberlué, aux explications vaseuses des gars de l’eau potable quant à l’augmentation du tarif de la bonbonne d’eau– et au changement épique de la pompe par Win. Lorsque celle-ci fut enfin remplacée, je reçus l’instruction de la faire fonctionner à 22h. Ni à 10h ce soir-là, ni à 4h30 du matin (lorsqu’une envie pressante me désencastra de mon sommeil de plomb), elle ne fonctionna. Plus de téléphone, crise d’hystérie : plein le dos. Mes hôtes Polonais en vadrouille en centre-ville, mes yeux se vident en liquide du bitume qui a cimenté mes vertèbres. Noyée à sec, je décide de devenir la pompe. Cinq étages, une, deux, six fois, ouvrir la caisse en métal contenant l’eau, la remplir manuellement. La sueur englue mes pores de boue. Le bidon d’eau pèse plus lourd que les paupières d’un prisonnier.
En nage, mes pieds s’ancrent dans les gravillons de cafard décomposé dans la réserve d’eau vide carrelée, en dessous de la caisse en métal que je m’efforce de remplir. Nettoyer cette saleté de réserve – qui n’a probablement jamais été décrassée. Les genoux tirent à force de se tordre, le corps se compresse dans la carcasse jaune pisse, frotte, frotte. Au bout d’une heure, j’étire enfin mes jambes au-dessus de la réserve : libérée ! La liberté a un prix, ou plutôt : une odeur. La caisse de métal enfin hydratée, la douche s’impose. Collé à la réserve d’eau carrelée, mon corps se contorsionne pour recevoir les gouttes sans prix. Le pommeau en est avare. Entre lui et moi, pas de doute : c’est le moins sous pression. L’eau se suspend un instant dans le creux de ma nuque, hésite, se divise à bâbord et à tribord, longe mes clavicules, fait durcir mes tétons, cette fraîcheur pour laquelle je me languissais tant m’embrase, brûle mon entrecuisse…
Ca y est : elle s’est échappée. Partie avec elle, une fine couche de crasse. Ma peau frémit, tire : et ensuite ? Ensuite, le savon au jasmin acheté en Thaïlande. Fumet délicat qui enrobe mon épiderme, s’immisce dans ses moindres recoins. Mes doigts griffent jambes, bras, bassin jusqu’à ce qu’apparaissent des auréoles rosâtres piquetées de sang. Et pourtant, je me respire toujours sale. Comme si cette saleté s’était incrustée dans mes gènes. Un H1N1 foudroyant. Incurable.
Rinçage à l’eau minérale. Luxe ? Vanité ? Je m’en fous. Lorsque le corps ne reçoit plus les perf’ vitales, l’esprit ne prend plus cas de rien. Est-ce cela que l’on définit par « eau douce » ? Ce liquide a-t-il l’odeur délicate de l’hymen d’une pucelle, la caresse d’une écharpe en cachemire, le scintillement du cristal ? Mes sens s’emmêlent, les larmes s’en mêlent. Elles nettoient ce que l’on ne peut nettoyer de l’intérieur.
Enfin. Les pieds ancrés dans le sol gravillon, la peau lustrée, j’hume à l’excès le propre retrouvé par la force de mes poignets.

Je reste un moment dans cet étau de bien-être irrigué par ma sueur, mes souillures et mes pleurs. L’ombre d’une question –une seule -ondule entres le jaune délavé des carreaux. Qu’ai-je à y gagner si je dois perdre toutes mes plumes ?



AnnaJo

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