Etrangère



Bilibilip ! Bilibilip ! Bilibi…                
Un peu plus de 8h.

Je désincruste la joue droite des rainures moites de mon oreiller. Dehors, amortie par mes bouchons d’oreille, la rue frémit. Pas de pluie. Jouxtant mon balcon, les cancans du matin entaillent son voisin monsieur Cocotier. Les pépiements s’engagent piquetés de  « Tchip !Tchip ! » moineaux-circonflexe ; scindés par les « Croahrrrr ! » des merles bougons. Le climatiseur-entre-guillemets crachote son air décongelé.  La rue est debout depuis au moins deux heures.

-  « Boh- ma ! » 

Tamponné dans les airs, le cri tourbillonne un instant, empreinte d’une femme – un enfant? Se cogne aux grilles crayeuses de mon balcon. En suspend. Etrangère. Mot imposé de mon vocabulaire. Imposable époux de mon quotidien. Techniquement, je le suis.  Je souris : ils n’ont pas eu vent de ma sex-capade avec mon poseur de câble internet indien. Entre « étrangère » et « pute », je préfère la première option. Voilà un mois que la « boh-ma » se réveille, coulée dans sa chrysalide lilas anti-moustiques, les reins cimentés au matelas fétide la faute à l’humidité. Ecrasée de sommeil sur le lit recyclé acheté à 20 USD dans « la rue aux meubles », avec ses collègues birmanes de l’agence de voyages où elle travaille désormais. Les murs saumon suintent comme les tâches d’aisselles du bus 39 compressé.

Nous sommes à Yangon, Myanmar. Une étrangère a pris résidence dans leurs quartiers. J’ai voulu y être ; j’y reste. Va juste falloir les apprivoiser.  



AnnaJo Janisz

* Tous droits réservés *